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Nouveau séminaire 2017-2018
Traitement des espèces et fabrication des altérités en contexte migratoire : sur les traces d’André-Georges Haudricourt

Dans les années 1960, alors que les ethnosciences s’institutionnalisent au Muséum National d’Histoire Naturelle, André-George Haudricourt publie sa célèbre réflexion sur la « domestication des animaux, culture des plantes et traitement d’autrui » (L’Homme, 1962). Dans ce texte fondateur, il montre que les pratiques des éleveurs et des cultivateurs sont indexées sur des modèles sociaux. Par exemple, le bâton du berger est un équivalent symbolique du sceptre qui est la marque du pouvoir dans certaines sociétés hiérarchisées.


L’objectif du séminaire est de repenser cette problématique dans des contextes migratoires. Plutôt que le modèle d’Haudricourt « dis-moi comment tu traites les végétaux/animaux et je te dirai comment tu traites ton semblable », nous étudierons la tendance des sociétés à penser l’altérité sous la forme d’une figure animale ou végétale : « dis-moi comment tu traites les végétaux/animaux, et je te dirai comment tu perçois l’Autre ».
En d’autres termes, nous entendons examiner la manière dont l’Autre et l’Ailleurs sont associés à des figures iconiques végétales et animales dans les terres d’accueil des migrants. Quel rôle joue donc cette tendance à végétaliser ou animaliser l’altérité dans la dynamique de classification des collectifs et des individus ? Comment participe-t-elle d’un mode d’intégration de l’altérité ? La reconnaissance locale du caractère endémique ou exotique d’une plante ou d’un animal est souvent exprimée par son association avec une altérité humaine qui est parfois sans rapport avec son origine géographique connue. C’est ainsi que l’on peut comprendre par exemple comment le piment ou la tomate tous deux originaires d’Amérique sont devenus des produits de terroir en France (Espelette ou Marmande) ; pourquoi l’Anaconda est associé à Dom Sebastião, ancien Roi du Portugal, dans certaines régions du Brésil, ou l’ours à la figure de l’étranger dans certaines parties des Pyrénées.
Ce séminaire s’intéresse ainsi à l’appropriation de plantes ou d’animaux venus d’ailleurs ou associés à l’ailleurs, et au phénomène inverse, l’exotisation d’espèces endémiques. Il interroge la manière dont les collectifs associent de l’autochtonie ou de l’altérité aux plantes et aux animaux par référence à des catégories de personnes.

Coordonné par :
Romain Simenel – UMR 208 Paloc, IRD
Emilie Stoll – URMIS, CNRS
Vincent Leblan – UMR 208 Paloc, IRD

Muséum National d’Histoire Naturelle

 

Séance 4 - Mises en scènes rituelles de l’étranger sous forme animale
13 Avril 2018, 9h30 – 12h
Bâtiment de la Baleine, salle 2 (entrée par le 47 rue Cuvier, MNHN)
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Intervenants :
Robert Bosch (Spécialiste des Fêtes de l’ours du Vallespir) : L’ours, médiateur de la fécondité en Haut-Vallespir (Pyrénées-Orientales)

Emilie Stoll (Ethnologue, CNRS/URMIS) : L’étranger qui façonne le paysage : de l’origine exogène des animaux enchantées d’Amazonie riveraine
Discutants :
Irène dos Santos (Anthropologue, CNRS/URMISS)
Romain Simenel (Anthropologue, IRD/PALOC)

 AlterEco13Avril2018

Autres séances :

Séance 5 – L’Autre au miroir du singe
29 mai 2018, 14h – 16h30
Salle des collections du laboratoire de chimie (63 rue Buffon, 1er étage, MNHN)
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Intervenants :
Lys Alcayna-Stevens (anthropologue, postdoctorante Collège de France/Institut Pasteur) : Relations humains-bonobos dans un centre de réintroduction, République Démocratique du Congo
Vincent Leblan (anthropologue, IRD/PALOC) : Collecte de chimpanzés et fabrique des identités raciales à l’Institut Pasteur de Kindia, Guinée française, 1920-1930
Discutants :
Tamara Giles-Vernick (historienne, Institut Pasteur)
Alain Epelboin (ethnologue, CNRS/Laboratoire d’éco-anthropologie et ethnobiologie)

Séance 6 – Mises en scène artistiques de trajectoires de végétaux
15 juin 2018, horaire et salle à préciser
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Intervenants :
Christiaan Zwanikken (artiste plasticien) : Kinetic gardens
Liliana Motta (artiste botaniste) : Au Musée National de l’Histoire de l’Immigration : le jardin d’un monde pluriel
Discutants :
Arnaud Dubois (Anthropologue, CNAM & Fondation Fyssen / UCL London)
Romain Simenel (Ethnologue IRD/PALOC)

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Archives

 

Séance 1 – Espèces « invasives » et altérités vivantes


Mardi 23 janvier 2018, 9h30 – 12h00
Lieu : Salle des collections du Laboratoire de chimie (63 rue Buffon, 1er étage, MNHN)
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Intervenants :

Claire Villemant • Entomologue, Enseignante-chercheuse au Muséum National d’Histoire Naturelle, Chargée des collections d’Hyménoptères, ISYEB UMR 7205
Quentin Rome • Entomologue, Responsable Frelon asiatique & Hyménoptères au Muséum National d’Histoire Naturelle, UMS 2006 Patrimoine Naturel, MNHN-Agence française de la Biodiversité
Jacques Tassin • Ecologue, Chercheur au CIRAD, Montpellier

Discutante :

Cecilia Claeys • Sociologue, Maître de Conférence à Aix Marseille Université, Laboratoire Population Environnement Développement

Claire Villemant et Quentin Rome : Le frelon asiatique : mythes et réalités

Le frelon asiatique à pattes jaunes, Vespa velutina, a été introduit en France avant 2004 dans des poteries chinoises pour bonzaïs. La rapide expansion de ce prédateur d’abeilles est une menace supplémentaire pour l’apiculture européenne déjà soumise à de nombreux facteurs de déclin.
Un protocole de surveillance basé sur la science participative et des réseaux d’acteurs locaux a permis de suivre sa progression en Europe. La carte de l’invasion, une fiche de signalement et des informations sur l’espèce sont disponibles sur le site https://frelonasiatique.mnhn.fr.
Le frelon invasif a colonisé presque toute la France et atteint les pays limitrophes (Espagne, Portugal, Belgique, Italie, Allemagne, Grande Bretagne, Pays-bas). Son invasion pose de nombreuses questions tant par la rapidité et l’étendue de sa dispersion que par son impact potentiel sur les écosystèmes et la production apicole.
Nous évoquerons l’origine de l’invasion, les données acquises sur la biologie et l’expansion du frelon, son spectre de proies et ses ennemis naturels. Nous évoquerons le rôle des médias dans la diffusion d’idées reçues quant à la dangerosité de ses piqures et son impact sur les colonies d’abeilles. Nous discuterons aussi des modalités d’un éventuel contrôle sachant qu’à ce jour aucun moyen de lutte efficace et sélectif n’existe contre ce prédateur d’abeilles.

Jacques Tassin : Ce que les espèces invasives nous disent de l’autre

Il serait douteux d’assimiler à une forme de xénophobie toute pratique visant à restreindre l’installation d’une population animale ou végétale jusqu’alors naturellement absente de notre territoire. Il n’en reste pas moins pertinent d’identifier les figures communes au rejet de nouveaux-venus, quelle que soit l’espèce en question.
D’évidence, le vocabulaire rattaché aux espèces dites invasives révèle des zones immédiates de recouvrement entre homo-xénophobie et bio-xénophobie. La rhétorique utilisée à l’égard de l’autre indésirable, riche d’amalgames, de raccourcis, d’extrapolations et de réductions, fournit l’essentiel de ces figures communes. Ces figures discursives, parfois maniées avec dextérité, souvent orientées vers le maintien de l’ordre, en consonance avec le registre de l’émotion, familières de la chronique du temps présent, se heurtent cependant au caractère arbitraire et normatif du statut de représentation : comment instaurer en toute neutralité des frontières entre l’indigène et l’étranger, l’ici et l’ailleurs, le précieux et le banal, le bon et le mauvais, entre ce qui est tolérable et ce qui ne l’est pas ? Ces figures renvoient en outre à des notions prétendument écologiques, telles que la saturation, l’intégrité ou la santé des écosystèmes, qui pourtant ne le sont pas. Nous échouons donc, en réalité, à envisager l’autre, même non humain, autrement qu’en nous conformant à nos référentiels psychosociaux : à l’exception des situations les plus flagrantes, les arguments avancés pour contenir l’avancée d’une espèce invasive résistent mal à l’analyse écologique objective.
Que conclure d’un tel constat général ? Tout d’abord, il apparaît qu’en deçà des analogies observées dans nos regards projetés sur toute altérité vivante, notre réticence à envisager l’autre autrement qu’à notre image, reste proéminente. Anthropocentrer le monde vivant nous est si naturel qu’il procède de l’automatisme. Nous zoocentrer l’est beaucoup moins, et nous phytocentrer nous devient pénible, pour peu que nous acceptions de nous prêter à l’exercice. En second lieu, l’aisance avec laquelle nous segmentons le monde, au point d’extraire dans notre pensée des espèces qui n’auraient pas leur place là où, pourtant, elles sont, nous interpelle tout autant quant à la manière dont nous pensons le vivant. En troisième lieu, notre propension à envisager les espèces invasives comme découplables de leur environnement, puisqu’il suffirait de les anéantir physiquement pour que celui-ci retrouve son intégrité, questionne notre sincérité écologique, c’est-à-dire notre capacité à admettre que le vivant et son environnement forment un système.

Séance 2 - Espaces d’accueil des plantes compagnonnes, exotiques et endémiques

Vendredi 9 février 2018, 9h30 – 12h00
Bâtiment de la Baleine, salle 1 (entrée par le 47 rue Cuvier, MNHN)
Renseignements : Este endereço de email está protegido contra piratas. Necessita ativar o JavaScript para o visualizar.">Este endereço de email está protegido contra piratas. Necessita ativar o JavaScript para o visualizar.

 

AlterEco9fev18

Intervenants :

Eugénie Denarnaud
Paysagiste, Ecole Nationale Supérieure du Paysage

Juliet J. Fall
Géographe, Professeure et Directrice du Département de géographie et environnement, Faculté des sciences de la société, Université de Genève

Discutants :

Elise Demeulenaere
Anthropologue, Chargée de recherche au CNRS, UMR 7206 Eco-Anthropologie et Ethnobiologie

Robert Pichot et Vanessa Voskoboinikoff
Jardiniers du Jardin des Plantes de Paris

Romain Simenel
Anthropologue, Chargé de recherche à l’IRD, UMR 208 Patrimoines locaux, environnement et mondialisation

Eugénie Denarnaud : Tanger, terre d’accueil du brassage planétaire des végétaux

Dans le cadre du séminaire, trois exemples me servent à illustrer la différence de regard sur des plantes considérées comme envahissantes en France et primordiales à Tanger dans le détroit de Gibraltar. Le figuier de Barbarie Opuntia ficus indica, l’inule visqueuse Dittrichia viscosa, et l’oxalis des Bermudes Oxalis pes-caprae, sont des plantes emblématiques du nord du Maroc, et parées de multiples vertus, alors qu’un regard tout autre est posé sur elles en France, où elles sont considérées comme des plantes problématiques. Elles ont depuis des siècles des usages domestiques, médicinaux, culinaires très répandus. Ce constat questionne la relation à l’altérité dans cette aire géographique, car elles sont originaires d’ailleurs : des Canaries, de l’Amérique centrale, ou du bassin méditerranéen, elles résultent du brassage planétaire des végétaux, et incarnent une relation spécifique à la nature, développée à leur contact par les habitants de la région. Les femmes et les hommes de la confédération des Jbalas « coexistent » avec ces espèces sauvages qui ont été domestiquées dans le sens où elles apportent une manne saisie, pour leurs vertus médicinales, nutritives, défensives et même ludiques. La façon dont elles existent au quotidien dans la vie des habitants et des enfants en font des « plantes compagnes », qui selon l’expression de l’ethnobotaniste Pierre Lieutaghi, sont « les proches voisines de la maison, les commensales des végétaux domestiques - et en même temps, nos plantes interlocutrices ». Le regard porté par les humains sur ces plantes simples autour des maisons, dans l’espace du quotidien, raconte la relation qui est portée à l’altérité.

Juliet J. Fall : Est-ce que la nature est naturelle ? Invasions, colonisations et négationnismes

La singularité des espèces dites 'exotiques envahissantes' est sujette à débat parmi la communauté des biologistes. Est-ce que le foisonnement de certaines espèces venues d'ailleurs reflète une colonisation, ou est-ce qu'elles sont -- presque par nature -- différentes biologiquement des autres espèces natives ? Cette communication explore en quoi ces pullulations d'espèces exotiques sont mises en débat dans la communauté scientifique. Par un regard de science sociale, il s'agit de comprendre d'une part en quoi la 'naturalité de la nature' est sujette à discussion, et s'autre part en quoi cette singularité supposée de l'objet d'étude génère une expertise, et un champ de connaissance, lui aussi singulier.

 

Séance 3 – Circulation des hommes et des végétaux : impacts sur les classifications

14 mars 2018, 14h – 16h30
Salle des collections du laboratoire de chimie (63 rue Buffon, 1er étage, MNHN)
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AlterEco14mars18

Intervenants :
Dominique Juhé-Beaulaton
Historienne, CNRS, UMR 7206 Eco-anthropologie et Ethnobiologie, MNHN

Samir Boumediene
Historien, CNRS, UMR 5317 Institut d’Histoire des Représentations et des Idées dans les Modernités, ENS Lyon

Discutant :
François Regourd
Historien, Maître de Conférences à l’Université Paris Ouest Nanterre, Mondes Américains

Dominique Juhé-Beaulaton : Maïs et manioc des Afro-Brésiliens au Bénin méridional
Le maïs et le manioc sont les deux plantes alimentaires de base aujourd’hui au sud du Bénin, toutes deux d'origine américaine. Elles sont associées aux Afro-Brésiliens, identité plurielle/complexe qui combine les descendants des commerçants portugais venus pour la plupart du Brésil et d’esclaves de retour du Brésil en Afrique. Ils sont localement dénommés Agoudas du nom du fort portugais à Ouidah, São Jão-Batista de Ajuda et aujourd'hui encore l’introduction du maïs et du manioc leur est attribuée, alors que l'origine de certaines plantes cultivées, parfois devenues spontanées comme le goyavier, est complètement oubliée. Dans le contexte de la traite des esclaves, les Agoudas, en diffusant des savoirs et des pratiques liés à la préparation spécifique que nécessite le tubercule toxique du manioc avant sa consommation ont facilité son adoption et sa diffusion. Nous verrons que les noms locaux donnés au manioc et à ses préparations alimentaires reflètent non seulement ce transfert et la reconnaissance de cette identité "portugaise" mais aussi les inventions locales de préparations.
Enfin, sur le plan symbolique, ces deux plantes n'étaient pas utilisées dans les pratiques rituelles car les offrandes il y a encore quelques années devaient se composer de petit mil qui, n'étant plus cultivé, était acheté, alors qu'à présent, cette céréale a également été remplacée dans les offrandes alimentaires aux vodous par le maïs, ce qui montre que la temporalité du processus d'adoption d'une plante dans un système agricole est différente de celui de son intégration dans les systèmes de pensées. Cette dernière étape pourrait représenter une forme de reconnaissance de l'autochtonie accordée implicitement au maïs, pas encore au manioc selon mes dernières enquêtes.

Samir Boumediene : Conquérir les plantes des autres
Cet exposé évoque l'histoire des premiers contacts entre Européens et Indiens au Nouveau Monde à travers les plantes médicinales. Si la quête des épices fut en effet au cœur de l'expansion ibérique au XVe siècle, les plantes que Colomb et ses successeurs observent en Amérique ne sont pas celles décrites par Pline, Marco Polo ou Dioscoride. Si nombres d'entre elles, notamment les purgatifs, les baumes ou les sudorifiques, ressemblent aux plantes de l'Ancien Monde ou peuvent leur être rapprochées, d'autres comme le tabac, le cacao, la coca ou le peyotl en diffèrent considérablement, par leur forme, leurs pouvoirs ou leurs usages. Ces exemples révèlent la coexistence de deux logiques dans la construction des altérités : l'une consiste à rapporter l'inconnu au connu, à comparer le nouveau à l'ancien et, ainsi, à gommer en partie l'altérité ; l'autre au contraire, consiste à rejeter, par méfiance ou par désintérêt, ce qui est trop différent ou ce qui semble dangereux. La coexistence de ces deux attitudes débouche sur de nombreux paradoxes dans lesquels se lit la tension interne à l'expansion européenne : que ce soit en rapportant le nouveau à l'ancien, ou en le disqualifiant en raison de son étrangeté, les Européens ont toutes les chances d'en méconnaître les potentialités et de limiter leur emprise, commerciale notamment, sur le Nouveau Monde. L'exposé montrera que ce n'est pas à travers de grandes réformes politiques mais par des gestes quotidiens d'appropriation, des interactions sociales concrètes, que cette tension s'est peu à peu résolue et qu'elle a débouché, dans la seconde moitié du XVIe siècle, sur un projet original : celui de conquérir le savoir médicinal des Indiens.